Ressenti de lecteur #1 : Comment assumer sa passion pour les livres quand les lecteurs sont catalogués comme « intellos » et placés en marge de la société ?


Je suis sûre qu’en tant que lecteur, vous avez déjà eu cette sensation, celle d’être catalogué comme intello, celle de ne pas être compris, celle d’être tout simplement placé en marge de la société. Dans ce premier article, j’ai eu envie de vous proposer mon ressenti par rapport à cette « exclusion » du lecteur dans notre société et de vous parler de la manière dont j’ai réussi à assumer cette partie de ma personnalité.

Commençons par quelques anecdotes, histoire de se mettre un peu dans l’ambiance. Un jour, j’étais en soirée avec des gens que je connaissais plus ou moins bien. La conversation s’est engagée autour de la sortie du dernier Hunger Games au cinéma. J’ai vaguement glissé un mot comme quoi j’avais lu la saga et que je préparerai mes mouchoirs quand j’irai voir la fin sur grand écran, parce que certains éléments m’ont beaucoup touché (ici). C’est là qu’on m’a faite cette réflexion : « Toi, t’es une intello, tu lis beaucoup. ». Ce n’est pas tant le fait de me faire cataloguée qui m’a dérangée (j’ai un peu pris l’habitude), c’est plutôt le ton qui a été employé. C’était un mélange de dégout et de rejet de ma personne. L’auteur de ses mots m’a volontairement mise de côté en me faisant comprendre que je ne vais pas partie du même monde qu’eux, qui ne lisent pas.

Une autre fois, également pendant une soirée entre amis, nous discutions des films de la saga Divergent. Je disais que je n’avais pas aimé les choix scénaristiques parce qu’ils ne sont pas le reflet de ce qu’il y a dans le livre. J’ai ajouté que je n’irai pas voir la suite au cinéma parce que je la connais déjà et que je n’aime pas ce que les réalisateurs ont fait de l’histoire. Et là, on m’a balancé : « T’es chiante à toujours tout critiquer. À chaque fois, tu lis les bouquins avant et t’aimes jamais rien. ». Autant vous dire que ce n’est pas la réflexion la plus agréable qui m’est été donnée d’entendre. 


Évidemment, ces deux anecdotes ne sont pas isolées, à tel point que pendant très longtemps j’ai caché ce blog et ma passion pour la lecture à beaucoup de gens. En fait, je n’en parlais tout simplement pas parce que je savais que mon entourage (parfois très proche) ne s’intéressait pas aux livres et que j’allais encore plus coller au cliché de la fille qui fait des études, qui passe son temps à lire et, de fait, n’est pas comme eux.
Avant de poursuivre un peu plus dans mon parcours personnel, j’ai envie de casser un préjugé que je trouve absurde de nos jours. Une personne qui lit n’est pas forcément un/une intello ! Loin de là d’ailleurs. Il m’a été donné de voir de grands dévoreurs de livres avec une orthographe catastrophique, ou des personnes très cultivées avec une mentalité déplorable. Par ailleurs, tout le monde sait lire. Pourquoi ceux qui utilisent cette faculté plus que d’autres sont-ils pointés du doigt ? C’est certainement parce qu’inconsciemment la culture est maladroitement associée à la réussite et qu’en France, on rejette systématiquement le succès des autres par jalousie malsaine. Mais ce n’est pas parce qu’on a fait des études, ou qu’on touche un bon salaire qu’on est forcément cultivé, et inversement bien-sûr. La vraie question est plutôt:
Comment assumer sa passion pour les livres (et pour la culture en général) quand les lecteurs sont catalogués comme « intellos » et placés en marge de la société ?
Avec les années, la maturité et le recul m’ont fait prendre conscience que ça ne sert à rien de cacher une passion pour mieux se fondre dans la masse et s’intégrer à la société. Ça crée un sentiment de malaise et d’exclusion. On a l’impression de ne pas être normal et personnellement, ça m’a très longtemps rendue malheureuse. Aujourd’hui au contraire, j’assume entièrement cette part de ma personnalité. J’ai même élevé la culture, la lecture et le bon français au rang d’art de vivre, peu importe pour qui, ou pour quoi je passe. Tant pis pour ceux que ça déplait.
Toutefois je continue à réfléchir à ce « statut d’intello » qui ne me quitte pas. Certes, j’aime utiliser du vocabulaire précis, faire des belles phrases et lire autant que possible, mais dois-je pour autant accepter qu’on me juge pour ça ? Le sport, les jeux vidéo, les cosmétiques, le bien-être, de nos jours beaucoup d’activités sont perçues positivement par la société, alors pourquoi pas la lecture et la culture en général ? 


Bien-sûr, il ne faut pas tout caricaturer : d’être pris pour une personne cultivée n’est pas non plus un calvaire, mais c’est parfois souvent gênant. Personnellement, je sais que je ne peux pas discuter de tout avec mon entourage, et notamment une partie de mes proches, tout simplement parce qu’on ne se comprend pas. Pour eux je suis perchée, à l’ouest, trop dans les nuages, pas assez les pieds sur terre (alors que je gère très bien ma vie … Quelle ironie !). Et moi je trouve dommage que de leur côté ils ne souhaitent pas faire grandir leur esprit, leur libre-arbitre et leur compréhension de tout ce qui nous entoure.
Je pense qu’aucun des deux parties n’a tort ou raison. Chacun fait ce qu’il veut de sa vie. Et c’est là que je veux en venir. Avant, je voulais par-dessus tout rentrer dans les critères de « normalité » dictés par cette société et ne pas être stigmatisée parce que j’aime remplir mon cerveau de plein de choses différentes (et certes quelques fois inutiles). Mais depuis, j’ai réfléchi et compris qu’il n’existe pas une société, mais des sociétés. Si la majorité des gens en France considère la lecture comme un passe-temps d’intellectuels, une autre partie la perçoit comme tout à fait normal, voir même valorisante et essentielle à l’épanouissement personnel.
Il me semble que c’est là la clef pour pouvoir s’assumer pleinement en tant que lecteur. Il est primordial de s’entourer de personnes qui ne vous jugent pas, même quand elles n’ont pas les mêmes centres d’intérêts que vous, ou qui partagent les mêmes passions ou la même vision des choses. C’est dans cette optique là qu’un jour j’ai pris la (très difficile) décision de ne plus vouloir plaire à personne d’autre qu’à moi-même. C’est alors qu’un vide important s’est naturellement créé autour de moi, y compris dans ma famille. C’est difficile de faire le choix de volontairement s’éloigner de ses proches, ou de perdre ses amis, mais c’est encore pire de continuer avec des personnes avec qui on reste par peur de se retrouver seul. Une relation stérile ne peut rien engendrer de bon.


Aujourd’hui, j’en arrive au constat que malheureusement, je ne pourrai jamais me départir de cette étiquette de rat de bibliothèque qui me poursuit dans mon entourage. J’ai appris à vivre avec, et même à aimer cette image de moi que me renvoie une partie de la société. C’est une tâche loin d’être facile que de s’assumer pleinement, surtout quand on est régulièrement confronté aux réflexions dont je vous faisais part en début d’article. Pourtant je vis beaucoup mieux, plus sereinement. Je peux maintenant être moi-même sans craindre d’être enfermée dans une boite pleine de préjugés.Après tout, leur problème avec la lecture n'est pas le mien ...! 
Je suis sûre que je ne suis pas seule à avoir eu quelques mauvaises expériences à cause de mon statut de lectrice compulsive. N'hésitez pas à venir en discuter en commentaire. :)

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14 petits mots

  1. Pareil, on me regarde avec des gros yeux, maintenant j'ai un style pas du tout intello, étant fan de musique et de rock, avec des tatouages, donc on ne me traite pas forcément d'intellos mais en tout cas j'étonne les gens d’enchaîner les livres et de ne pas dévorer des séries comme beaucoup d'autres ados :p Super article en tout cas, bravo !

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    1. Merci !
      Je suis fan de métal et également tatouée. Pourtant, dès que je dis que je suis en M2 d'archéologie et que je suis une passionnée de lecture, les gens me regardent bizarrement. ^^ Maintenant, je trouve ça marrant. J'aime bien observer leurs réactions. :P

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  2. J'adore lire Zola et à chaque fois que je lis un de ses livres que ce soit à la fac entre deux cours ou dans les transports en commun, j'ai aussi le droit à toutes ses "remarques". Mais, j'ai l'habitude de ne pas les écouter et de presque les envoyer balader.

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    1. Je crois que malheureusement à force on a tendance à devenir hargneux. Pour moi, ces remarques sont le fruit d'une certaine intolérance des gens envers ceux qui ne font pas comme eux. C'est dommage qu'ils soient si fermés d'esprit ...

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  3. J'avais aussi fait un article à propos de ces préjugés,comme quoi les "gens qui lisent sont tous des intello"; j'avais entendu la conversation de deux filles derrière moi dans le car, et lune disait à l'autre: "moi mon enfant plus tard, il va s'avoir s'amuser, je te dis qu'il sera pas inscrit au club de lecture". J'ai juste trouvé ça choquant et j'avais très envie de me retourner pour leur balancer leurs quatre vérités (mais je ne l'ai pas fait, parce que je suis un peu timide, et surtout parce que j'étais un peu en train d'écouter la conversation qui était d'ailleurs assez pathétique ^^)

    Du coup sinon au niveau de ma passion pour la lecture, j'ai assez de chance: ma mère aime lire et c'est elle qui m'a donné cette passion, mon père mit très rarement même si quelques fois je lui prête des livres qui sont susceptibles de lui plaire, mais il trouve au contraire que la lecture c'est très bien. Un de mes frères ne lit jamais et l'autre lit, mais ils ne dénigreraient jamais ma passion.
    Très peu de gens savent que je lis autant à part ma mes meilleures amies qui aiment lire aussi, et d'autres amis qui ne lisent pas pour la plupart mais qui ne dénigrent pas la lecture non plus, et qui d'ailleurs sont impressionnés de la quantité de livre que je lis.
    Très peu de gens sont au courant pour mon blog, pas parce que ça parle de lecture, mais parce que je n'ose pas en parler vis-à-vis aussi des préjugés envers les blogs. J'avais laissé un message facebook sur le groupe de ma classe pour l'annoncer et leur donner le lien... j'ai eu u coup de motivation et je me suis dit "allez, ils accepteront ou accepteront pas mais tu t'en fous", et finalement j'ai eu le droit à des tonnes de commentaires juste adorables, qui m’encourageaient à continuer et à assumer ma passion.

    Ce racontage de vie pour te dire que pour moi, tu as eu raison d'assumer ta passion et que ceux qui te rejettent pour ça ne méritent peut-être pas ton attention. Je ne sais pas de quoi le rapport à la lecture dépend mais en tout cas tu lire ne doit pas être un complexe, mais tout simplement une fierté. :)

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    1. Merci pour ton témoignage ! <3
      Il redonne espoir quant à la jeune génération ^^
      Assumer cette passion se fait petit à petit. Il faut d'abord choisir à qui on en parle et comment on présente la chose. Mais une fois que c'est dit, je trouve qu'on se sent mieux et plus épanouis. :)

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  4. Je trouve que le constat que tu fais est un peu dure. je pense que tout réside dans le fait d'assumer ou pas ce qu'on fait. Moi ma passion c'est de bouquiner et j'assume, je m'en fous de ce que pense les autres.
    alors oui je me suis déjà pris des remarques, mais quoi qu'on fasse on aura toujours des remarques, ceux qui joue au foot on leur dira qu'ils ne savent que se servir de leur pied alors que c'est pas forcement vrai. Dans ma classe cette année, j'ai des idiots et on m'a dit que je finirais vieille fille avec mes bouquins et mes chats et je les ai envoyé boulet parce que le seul truc qui les a dérangé c'est que j'ai une meilleur culture que eux dans certain truc, et pourtant les autres ils me font pas de remarques pas apport à la lecture, ils s'en foutent quoi.
    Et non les gens qui lisent n'ont pas forcement une étiquette. Et ce n'est pas près de devenir un loisir en voie de disparition quand on voit le nombre de gens qui vont au salon du livre de paris, de montreuil et tout !
    je pense que c'est une question de choix et je m'en fous de ce que les gens peuvent dire, c'est juste des préjugés et yen a partout.
    néanmoins, j'ai aimé voir ton point de vue sur ça ;)

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    1. Je pense aussi que c'est une question de préjugés, et aujourd'hui j'assume entièrement. Avant, ce n'était pas le cas parce que je n'arrivais pas à m'intégrer dans le milieu social dans lequel je baignais depuis petite. Je pensais que c'était "normal" de ne pas aimer lire et que c'était moi qui avait un problème. Aujourd'hui je sais que lire ou pas est un choix volontaire fait par les gens, donc j'assume cette passion.

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  5. Tu dois pas souvent recevoir des remarques désobligeantes pour arriver à croire que parce que l'on te surnomme "intello" une ou deux fois, c'est horrible. Et, étant donné que la lecture est loin d'être déconsidérée dans la société, qu'elle est plutôt valorisée, considérée comme une activité élitiste, liée aux domaines intellectuels, il serait difficile de ne pas assumer une passion si "noble", non ?
    Ou alors tu vis dans un monde parallèle, j'sais pas.

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    1. Pourquoi remets-tu mon témoignage en cause ?
      Justement. Vu que c'est une activité "élitiste" comme tu dis (même si je ne la considère pas du tout comme ça), je suis souvent mise à part car on croit que je ne vis pas dans le même monde que les gens qui ne lisent pas. On ne m'a jamais encouragé à lire. Mon entourage trouve que c'est une activité bizarre, pas "normale" parce que pas courante dans mon milieu social. Les gens de mon entourage considèrent que c'est trop compliqué, pas pour eux, que c'est une perte de temps. Alors je passe pour une intello, une fille inabordable qui parle avec des grands mots. Tu n'as jamais vécu ça ? Tu n'as jamais été face à quelqu'un qui ne te comprend pas et devant laquelle tu dois justifier ta passion ?

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  6. Non, je t'avoue que je n'ai jamais vécu ça. Pourtant, j'avais pas mal de fréquentations qui ne lisaient pas du tout. Il y a bien sûr toujours des gens qui s'étonnent qu'on puisse lire "autant" ou qu'on puisse prendre plaisir à rester devant un livre pendant des heures...mais ça n'est jamais dit sur un ton dédaigneux ou agressif. C'est simplement de l'incompréhension parce que ces personnes n'ont pas été habituées à associer lecture et plaisir.

    Tu dis que la lecture n'est pas une activité courante dans ton milieu social, je suppose que tu es issue des classes populaires ?

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    1. Je n'aime pas le mot populaire, mais on va dire que oui. Je suis issue à la fois du petit prolétariat. Autant dire que la lecture était plutôt considérée comme un luxe réservé aux "riches".

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  7. J'ai eu cette impression d'être en marge par rapport aux autres lorsque j'étais au collège. J'étais souvent incomprise, et un peu dédaignée par mes "amis" d'époque. Mais j'ai toujours assumé cette passion, et j'ai la chance d'avoir dans mon entourage quelques personnes qui la partage.
    Et comme je lis des mangas, j'ai été encore plus isolée, par ceux qui ne lisent et par ceux qui lisent :) J'en veux surtout à ces derniers, qui ne jugent que par leurs préjugés mais passons.
    En fait, je voulais surtout réagir sur ce passage : "Une personne qui lit n’est pas forcément un/une intello ! Loin de là d’ailleurs. Il m’a été donné de voir de grands dévoreurs de livres avec une orthographe catastrophique, ou des personnes très cultivées avec une mentalité déplorable." Je ne pense pas que c'eut été ton intention, mais je trouve que la tournure de cette dernière phrase est un peu rude envers ces personnes ("loin de là"...) J'ai une amie dysorthographique qui adore lire, et c'est une des personnes les plus intelligentes que je connaisse. Parce qu'elle travaille très dur pour ça. Donc c'est un peu poussé lorsque je lis qu'elle est "loin d'être une intello" parce qu'elle a une orthographe catastrophique. Ce terme a une connotation péjorative, certes, mais pour ma part je ne me suis jamais sentie insultée lorsque l'on me qualifiait ainsi.

    "Après tout, leur problème avec la lecture n'est pas le mien ...! " Et tu as tout à fait raison.

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    1. Il ne faut pas tout mélanger. Quand je parle de grands lecteurs à l'orthographe catastrophique, je n'inclus évidemment pas les personnes souffrant de troubles particuliers. Il ne faut pas voir dans mon texte ce que je n'y ai pas écrit.
      Je ne me suis pas vraiment sentie insultée, mais plutôt volontairement mise à part. Quand on est enfant, on ne comprend pas pourquoi les autres ne veulent pas être notre ami alors qu'on ne fait que lire. J'ai eu l'impression d'avoir fait quelque chose de mal alors que non. C'est assez perturbant.

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