Interview n°8 - Olivier Saraja, un auteur qui interroge l'humanité !

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Auteur autodidacte et indépendant, Olivier Saraja fait partie de ceux qui interrogent le monde à travers la science-fiction. Ses textes nous plongent dans des univers extrêmes où le survivalisme est de mise, poussant ses protagonistes de leurs pires retranchements pour qu’ils se dépassent. Trois récits sont déjà parus, dont Sanctum Corpus ce mois-ci. 

Bonjour Olivier ! Avant toute chose, peux-tu te présenter ?
Bonjour Lucie,
Merci de m’accueillir sur les pages numériques de ce blog. Qui suis-je ? Un humain de la planète Terre, qui s’étonne chaque jour de plus en plus des clivages, des fractures, du rejet dont sont capables mes contemporains pour leurs prochains. J’ai 44 ans et je travaille pour l’industrie aéronautique, mais mon esprit vagabonde pour explorer les facettes diverses de l’humanité ou de ce qui l’entoure, voire parfois la compose. Ces réflexions sont sous-jacentes dans mes écrits, où je joue avec les facettes les plus sombres de l’humanité. J’espère ainsi que les gens, à travers la lecture de récits d’anticipation ou de science-fiction puissent un jour penser : « Non. Nous ne pouvons pas devenir comme cela. Nous ne le devons pas. Changeons. Maintenant, car il y a urgence ». Si j’arrive à faire s’interroger, ne serait-ce qu’un fugace instant, un de mes lecteurs, alors je me dis que je pourrais avoir contribué à changer mon époque, que j’aurais été utile.

Comment t’est venue ta passion pour l’écriture ?
Je ne sais pas si l’on peut dire qu’elle m’est venue. Comme beaucoup d’auteurs, elle s’est manifestée tôt. A travers les jeux de rôle (sur table) de mon enfance. J’ai rapidement commencé à écrire mes scénarios, mes règles, mes jeux. Plus tard, certains ont même été publiés chez des éditeurs. Puis m’est venue la volonté de m’illustrer moi-même. J’avais un certain talent, mais brut, non travaillé. Je peinais avec la gestion de l’illumination et de la couleur. J’ai découvert les images de synthèses un peu avant l’an 2000, en essayant de trouver un moyen « facile » de combler mes manquements artistiques. Dramatique erreur, j’avais mis le doigt dans quelque chose d’encre plus complexe. Du coup, j’ai eu matière à écrire plus d’une centaine d’articles de presse et même un livre chez un grand éditeur. Je suis donc fermement implanté dans le domaine éditorial depuis un certain temps. Il ne me restait plus qu’à concrétiser un vieux projet : un roman de Dark Fantasy commencé il y a très longtemps. Terminé, même, mais en perpétuelle réécriture. Je dois en être à la quatrième ou cinquième mouture. La dernière version semble être la bonne, mais la réécriture est bloquée à environ 35%. Parce que je ne maitrisais pas assez mon écriture. J’ai donc pris le parti d’écrire quelques nouvelles, pour apprendre le métier d’écrivain, apprendre à écrire, apprendre à raconter. Voilà où j’en suis, à ce jour.

En tant qu’auteur privilégiant l’auto-édition, on peut facilement imaginer que ce n’est pas toujours facile au quotidien. Pourquoi avoir choisi ce mode de publication ? Quels en sont les plus grands avantages selon toi ?
Oh, on va dire que j’ai un rapport décomplexé par rapport à l’auto-édition. Entre ouvrages de jeux de rôle, articles de presse, et livres informatiques, j’ai été publié des centaines de fois. Je ne perçois pas la publication dans une maison d’édition comme une fin en soi. La cerise sur le gâteau, oui (cela flatte toujours l’égo, humains que nous sommes !), mais ce n’est pas un sujet qui me travaille.
http://lecturesetcie.blogspot.com/2016/05/zombie-kebab-saraja-walrus.htmlPar l’auto-édition, je construis, je façonne une identité d’auteur. Je cultive les genres qui me plaisent, qui m’intéressent. Je peux être aussi trash ou violent que je le souhaite. Ou aussi poétique, également, ainsi qu’en témoigneront un jour peut-être quelques-uns de mes synopsis non encore concrétisés. Ce qui me plait, dans l’auto-édition, c’est la maîtrise aussi bien de la forme que du contenu. On peut également publier au rythme qui nous convient. Dans l’édition traditionnelle, les temps de cycles sont parfois longs, et cela peut frustrer certains auteurs.
L’auto-édition est en apparence plus rapide, mais c’est une idée trompeuse. Malgré sa taille modeste (une novella qui se lit en deux heures), Sanctum Corpus a par exemple pris plusieurs mois d’écriture et surtout plus d’un an à mûrir dans un tiroir (numérique !) de mon disque dur, avant de renaître, transfiguré, plus sombre et plus mature, pour la grande joie de mes lecteurs. Mes cycles d’écriture, en particulier, impliquent souvent deux à trois versions, à chaque fois lues et révisées par des beta-lecteurs, des correcteurs, dans le lot desquels on retrouve même des éditeurs qui me soutiennent amicalement dans ma démarche d’auto-édité. Si l’on prend le temps de bien s’entourer, les ouvrages auto-édités peuvent très bien rivaliser avec les produits de certaines maisons d’édition.
Enfin, l’auto-édition requiert également un énorme travail en amont (corrections éditoriales, couverture, génération des epubs ou des maquettes papier, déploiement sur les plateformes de vente) ou aval (promotion, service après-vente, publicité, services de presse) pour un retour sur investissement des plus dérisoires. Cela vaut-il le coup, pourrait-on alors se demander ? Sans aucune hésitation : oui. C’est une aventure extrêmement gratifiante, enrichissante, sur le plan humain. Si vous souhaitez vous auto-éditer, ne le faites pas pour devenir riche et célèbre. Faites-le pour grandir, faire des rencontres extraordinaires, découvrir des mondes que vous n’auriez jamais soupçonné. Quelque part, c’est une expérience de développement personnel à part entière…

Le survivalisme est un thème récurrent dans tes récits. J’ai remarqué que tu interroges beaucoup l’Homme, sa nature de prédateur, sa manière de penser et la façon dont il réagit dans des conditions extrêmes. C’est important pour toi d’explorer la psychologie à travers tes écrits ?
L’Homme me fait peur. Il est capable d’une grande violence envers autrui. Que ce soit par idéologie politique ou religieuse, que ce soit pour l’appât du pouvoir ou du gain. Il m’effraie surtout pour sa grande bêtise, son incapacité à apprendre de ses erreurs, retenir les leçons du passé. Tout ce qui l’empêche de bâtir l’âge d’or de l’humanité, dont nous n’avons pourtant jamais été aussi proches, techniquement parlant.
Donc, oui. Mes héros sont pour la plupart des gueules cassées, des gens que l’on n’attendait pas à l’endroit où le destin les a placés. Cela me coûte parfois quelques déceptions auprès de certains lecteurs, peut-être habitués à des personnages principaux plus idéalisés, plus propres sur eux, mais voir les miens se débattre avec leurs démons et leurs handicaps au milieu de situations désespérées permet de les révéler sous un jour inattendu. Je l’assume pleinement, et mon petit lectorat semble me suivre avec plaisir dans cette voie là.

Personnellement, j’ai eu un gros coup de cœur pour Zombie Kebab. Hakim est un sacré anti-héros. Est-ce qu’il y a un peu de toi en lui ?
Comment ne pas mettre de soi dans un personnage de fiction que l’on imagine, que l’on façonne et qui nous accompagne durant de longues semaines ou mois de création ? Hakim a eu une vie très difficile, empreinte de rejet, de racisme ordinaire, de jobs merdiques. Si ma vie a considérablement été plus aisée, j’ai également grandi dans les cités, au sein de populations très cosmopolites. Mes oreilles ont résonné au son des dialectes et des musiques les plus diverses avant que les nombreux sacrifices de mes parents ne leur permettent de construire une maison dans une petite ville tranquille et d’envoyer leurs enfants à l’université. Hakim n’a pas eu cette chance. Malgré cela, il est entier et intègre, s’attachant aux valeurs transmises par sa mère qui ont bercé son existence. Il s’y accroche en dépit de sa condition de créature mort-vivante affamée. La famille, le respect des femmes et son dégoût pour la violence gratuite figurent le trait d’union entre le monstre pulsionnel qu’il est devenu et le grand frère protecteur qu’il était autrefois. Un héros paradoxal, plongé dans une aventure qui le dépasse, comme pour ton bon anti-héros qui se respecte.

Sanctum Corpus est ta dernière novella publiée. Cette fois-ci tu as choisi un univers dystopique très science-fiction, avec des cyborgs et une lutte acharnée pour renverser le régime politique en place. Où as-tu été chercher l’inspiration ? Est-ce qu’il s’agit d’une sorte de projection de ce que pourrait devenir la Terre dans le futur ?
Pourquoi ne serait-ce qu’une projection ? A bien y réfléchir, les voitures se conduisent déjà seules et les premiers hoverboards volants sont sur le point d'investir les marchés. Les thérapies géniques ou l'impression 3D d'organes à partir de cellules souches se concrétisent petit à petit. Nous sommes en permanence connectés à des intelligences artificielles. Nous vivons plus que jamais l'instant présent, le partageant sur les réseaux sociaux. Notre santé, nos performances sportives, nos trajets, sont en permanence monitorées. Par la domotique et l'automatisation, nos maisons sont déjà celles du futur, les volets s'ouvrant automatiquement, le chauffage se réglant automatiquement sur nos préférences ou nos habitudes. L'aspirateur se passe seul, nous parlons à nos télévisions ou aux assistants artificiels de nos téléphones et tablettes.
http://lecturesetcie.blogspot.com/2016/05/avis-sanctum-corpus-saraja-novella.htmlNous ne sommes plus de simples humains, nous sommes déjà à l'intersection de deux mondes. L'un est biologique et chaleureux, le second est froid et logique. L'homme du futur va devoir trouver à s'épanouir à la frontière de ces deux mondes, jusqu'à les intégrer, les assimiler.
Les questions d'aujourd'hui façonnent notre monde de demain. Comment la société va-t-elle évoluer, si nous pouvons être "réparés" par les technologies nouvelles? À l'instar de pièces automobiles défectueuses, nous pourrons probablement imprimer des organes de remplacement pour les corps humains, sans possibilité de rejet car cultivés à partir des cellules mêmes du patient à soigner. Parviendrons-nous toutefois à jouir, en pleine possession de nos moyens, d'une longévité artificiellement étendue? Et qui sera en mesure de s'acheter ces petits fragments d'immortalité? N'y aura-t-il pas un risque de voir le fossé se creuser entre les pauvres et une autocratie immortelle? La nature humaine ne laisse entrevoir rien d'optimiste à ce sujet.
Du point de vue technique, l'homme moderne est déjà éminemment "connecté" par l'intermédiaire de différents outils: smartphones, tablettes, ordinateurs, montres... Comment, demain, nos cerveaux digèreront-ils les flux d'information de plus en plus conséquent qui nous assaillent déjà au quotidien? Et laisserons-nous vraiment des sociétés privées, comme Facebook, Google ou Twitter, pilotées par des actionnaires défendant leurs propres intérêts, éditorialiser ces flux pour façonner plus ou moins frontalement notre façon de penser, de croire ou d'aimer? Quelle sera d'ailleurs, très prochainement, la part de liberté individuelle et d'intimité qui en résultera dans un monde où tout sera potentiellement surveillé, monitoré et régulé?
Sanctum Corpus n'apporte bien sûr aucune réponse, seulement une histoire qui se veut saisissante. Il se contente d'évoquer les pièges qui attendent demain nos sociétés modernes, écrasées par les soi-disant lois du marché, la consommation à outrance ou par une hyper-connexion toujours plus forcée...

Et pour finir, si tu devais te réincarner, ce serait en … ?
Je ne me réincarnerais pas. Mon être énergétique se dissoudra dans la Nature environnante, et servira à faire bourgeonner des fleurs, éclore des oisillons ou chanter les ruisseaux. Ou alors il accèdera à une strate supérieure de conscience, et deviendra un ange gardien pour les générations futures, dans l’espoir de les empêcher de faire les conneries qu’elles vont de toute façon essayer faire. Tout ce que je demande, si mon Karma n’est pas assez bon, c’est de ne pas être réincarné en smartphone : les gens ont une hygiène vraiment douteuse et passer mon temps à faire des selfies devant une glace ou au bout d’une perche, brrrrr… ça ne me fait pas rêver :-)


Vous pouvez retrouver Olivier Saraja : 
- Sur Twitter : @Oliviersaraja  
- Sur son site : https://oliviersaraja.wordpress.com/

Retrouvez également mes chroniques des  récits d'Olivier Saraja : 
- Spores
- Zombie Kebab 
- Sanctum Corpus 

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