Chronique n°126 - "Quand la nuit devient jour" de Sophie Jomain, un récit intelligent sur l'euthanasie

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Quand le nuit devient jour est le dernier roman de Sophie Jomain, une auteur que j’affectionne tout particulièrement depuis ma lecture des Etoiles de Noss Head. Si elle nous a habitués à des univers très « fantastiques », cette fois-ci elle aborde un tout autre registre. Sorti au début du mois de mai, ce nouveau roman est un contemporain plein d’émotion, traitant d’un sujet sensible : l’euthanasie.

On m’a demandé un jour de définir ma douleur. Je sais dire ce que je ressens lorsque je m’enfonce une épine dans le pied, décrire l’échauffement d’une brûlure, parler des nœuds dans mon estomac quand j’ai trop mangé, de l’élancement lancinant d’une carie, mais je suis incapable d’expliquer ce qui me ronge de l’intérieur et qui me fait mal au-delà de toute souffrance que je connais déjà.
La dépression.
Ma faiblesse.
Le combat que je mène contre moi-même est sans fin, et personne n’est en mesure de m’aider. Dieu, la science, la médecine, même l’amour des miens a échoué. Ils m’ont perdue. Sans doute depuis le début.
J’ai vingt-neuf ans, je m’appelle Camille, je suis franco-belge, et je vais mourir dans trois mois.
Le 6 avril 2016.
Par euthanasie volontaire assistée.

Vous le savez, je ne lis pratiquement jamais de contemporain (et je pense même qu’ils se comptent sur les doigts d’une main). En général, j’évite tout ce qui touche à la souffrance des gens. Ces thématiques me mettent mal à l’aise, trop empathe que je suis. Quand la nuit devient jour a atterri dans ma PAL uniquement parce que c’est Sophie Jomain qui l’a écrit. Quand j’ai commencé ma lecture, je n’avais ni lu de chroniques, ni lu la quatrième de couverture (un peu comme d’habitude d’ailleurs …).

Très honnêtement, je ne m’attendais pas à un tel roman. D’abord, il est très court, un peu plus de 200 pages seulement. Ensuite, il est très intense, pas en action mais en émotions. Enfin, on n’en sort pas indemne. Je pense que ce bouquin est à mettre entre toutes les mains. 

Camille, notre héroïne qui n’en est pas une, est une femme rongée de l’intérieur comme je n’en avais encore jamais vu. Voyez-vous, même si la dépression n’est pas absente de mon entourage, elle ne m’a jamais touchée de très près. Avant de lire le roman, je savais qu’il s’agit d’une maladie grave, mais je ne pensais pas que les conséquences pouvaient être si terribles.

Quand la nuit devient jour commence par un long chapitre retraçant la vie de Camille jusqu’à ses 29 ans. Elle nous raconte plus ou moins brièvement son mal-être depuis l’enfance et sa longue quête infructueuse quant à sa place dans le monde. Elle explique simplement que le fait de vivre n’est pas inné chez elle et qu’elle est en perpétuel conflit avec tout ce qui l’entoure, jusqu’à son propre corps qui la maltraite (et inversement).

Ayant tenté mile et un traitements, Camille sait au plus profond d’elle-même que sa délivrance ne viendra que par la mort. Le récit commence à partir du moment où sa demande d’euthanasie a été acceptée en Belgique (où cette pratique est légale). Elle fait le choix de passer ses derniers jours loin de ses parents (qui n’acceptent pas son choix), au calme dans un centre médicalisé.

Les personnages sont très convaincants. Camille n’est pas une femme faible, comme on pourrait le penser. Il s’agit juste d’une personne qui doit subir des situations particulièrement violentes sans les comprendre et sans pouvoir y échapper. Cette force de caractère m’a beaucoup plu parce qu’elle fait de notre protagoniste une victime active, qui prend le taureau par les cornes et décide de ne plus se laisser faire. Elle est déterminée. Quoi qu’il arrive, elle en finira avec sa maladie, même si elle doit en passer par la mort.

J’ai aussi aimé Marc Peeters, le thérapeute qui l’accompagne jusqu’à la fin. Il est le genre d’homme à toujours être là où on ne l’attend pas (et on en a tous un dans notre entourage !). Il est surprenant, vif d’esprit et terriblement humain. Il apporte de la bienveillance et de la fraicheur à cette histoire qui aurait pu paraitre bien lourde sans lui.

Le roman ne comprend pas de temps mort grâce à son petit nombre de pages. Aucune scène n’est inutile et chacune apporte sa pierre à l’édifice. Même si le récit prend parfois la forme de journal (il est à la première personne), jamais on ne tombe dans le pathos exagéré ou la banalité. Camille nous montre l’essentiel ce qui en fait un récit sain et percutant.

Évidemment, on en vient au sujet même du roman : l’euthanasie. Sophie Jomain ne rentre pas dans  la polémique (française !). J’y ai plutôt vu un éclairage particulier de la thématique, celui du malade qui souhaite être délivré. À aucun moment il n’est question du « est-ce que c’est bien ? ». Camille et ses médecins ne sont pas des pros-euthanasie et c’est là que le récit est intelligent. Il s’agit simplement de son histoire, chacun en pense ce qu’il veut.

Parce qu’il est rare que je trouve un roman excellent d’un bout à l’autre, je mentionnerai un tout petit point négatif. Alors que toute l’histoire se développe de manière très travaillée, les 20 dernières m’ont apparue moins réfléchies. Le temps s’accélère et les derniers rebondissements sont très clichés et surtout tellement prévisibles … Je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous spoiler, mais l’auteure a sauté à pieds joints dans un fantasme bien connu. J’aurais aimé être plus surprise et que le réalisme du récit soit conservé.

La toute fin en elle-même est très ouverte. Chacun pourra imaginer ce qu’il veut, ce qui est à la fois frustrant et bienvenue. Une aura de mystère plane toujours après la lecture. C’est un risque de la part de l’auteure mais je ne peux pas lui en vouloir de ne pas avoir été plus loin. J’imagine que la situation devait être bien difficile pour elle.

Pour conclure, je pense sincèrement que ce roman est une belle réussite qui a dû demander beaucoup d’efforts et de réflexion de la part de Sophie Jomain. L’auteure a produit un ouvrage bien construit et intelligent autour d’un sujet sensible et pénible sans pour autant imposer son point de vue sur l’euthanasie. Ce récit fait réfléchir sur les enjeux de la pratique mais aussi sur la dépression et l’impact qu’elle peut avoir sur une vie. Je pense qu’il s’agit d’un très bon roman et que beaucoup de lecteurs en tireront des enseignements intéressants.


Je lui ai mis :


Infos pratiques :
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Titre : Quand la nuit devient jour
Auteure : Sophie JOMAIN
Éditions : Pygmalion (27 avril 2016)
224 pages
16 €
Extrait : "Ma vie est une parodie. Un simulacre d'existence. Je n'en peux plus."

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2 petits mots

  1. Réponses
    1. Oui, c'est un beau roman. Il est très particulier, presque inclassable. Surtout pour moi qui n'est pas l'habitude des contemporains ! ^^

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