Habibi, ou le plaisir de lire des histoires tristes

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Je pense que tu as pu le remarquer, je ne lis quasiment jamais de livres « tristes ». Les témoignages, histoires vraies, drames contemporains (ou non) ne me tentent pas du tout. Pourtant, sous les recommandations de Malina, j’ai lu Habibi de Craig Thompson. Ce roman graphique est très loin de mon univers et m’a poussé à réfléchir sur ce que j’attends d’une lecture et ce que je trouve divertissant.
Vendue à un scribe alors qu’elle vient tout juste de quitter l’enfance, puis éduquée par celui-ci, une très jeune femme voit son mari assassiné sous ses yeux par des voleurs. Elle parvient pourtant à leur échapper et trouve refuge sur une improbable épave de bateau échoué en plein désert, en compagnie d’un enfant nommé Habibi.
Ensemble, dans des décors souvent nimbés de magie, ils vont grandir et vivre leur vie au sein de cet étrange endroit, en s’efforçant autant que possible de se protéger de la violence et de la dureté du monde, au rythme des contes, histoires, mythes et légendes racontés par la jeune femme…

Une esthétique et un récit époustouflants


Habibi est un petit bijou visuel. Pourtant Américain, l’auteur a su capter de manière très subtile l’esthétique de la calligraphie arabe. On la retrouve partout, dans les personnages, dans les décors, dans la présentation des chapitres, ... L’identité de ce roman est absolument incroyable et, dès les premières pages, on est embarqué dans un récit entre réalisme et allégorie.

L’histoire confronte deux aspects diamétralement opposés mais qui s’imbriquent parfaitement. Il y a d’un côté la réalité de la survie dans un monde très hostile, la prostitution, la faim, le danger permanent, et d’un autre des visions fantasmées basées autour la religion, retranscrites sous la forme de bulles oniriques. L’équilibre entre les deux mondes se crée quand la douleur provoque le rêve, tandis que l’évasion aide à supporter la souffrance.


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Beaucoup de sujets sont abordés par ce récit, et notamment le rapport au corps et la féminité. Rien n’est épargné aux personnages qui trouvent toujours la ressource nécessaire pour s’en sortir. L’histoire est engagée, dénonciatrice et même provocatrice lorsqu’elle offre finalement à ses protagonistes un horizon bien plus doux qu’à leurs bourreaux. Habibi est une merveille, pour les yeux comme pour le message qu’il transmet.

Un divertissement peut-il être bouleversant ?


A travers son intrigue, Habibi dévoile une histoire profondément dure. Le récit provoque de la colère, de la tristesse, de l’injustice et du dégout. Certaines scènes sont même difficiles à lire, écœurantes d’inhumanité. Ce sont des émotions que je n’éprouve pas souvent en tant que lectrice. Je dirais même que je les fuis systématiquement, probablement pour me protéger, inconsciemment.

Je n’ai jamais réellement compris ces personnes qui adorent lire les témoignages de jeunes filles séquestrées et violées pendant des années. J’ai également du mal à concevoir qu’on puisse aimer pleurer toutes les larmes de son corps devant l’histoire de ces adolescents malades dont l’amour est soumis à la mort probable de l’un d’entre eux. Non, je ne suis pas de celles qui dévorent les Anna Kampusch et les John Green.  

Pourtant, j’ai lu Habibi très rapidement, pour ne pas dire dévoré à la seule lumière de ma lampe de chevet. Cette expérience a été nouvelle pour moi et j’avoue ne pas bien savoir quoi en penser. Est-ce qu’un divertissement peut être bouleversant ? La distraction ne s’attache-t-elle pas d’ordinaire à des émotions plus positives que négatives ? Je pense que c’est une question de sensibilité.


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Une expérience perturbante


Si je fais le bilan de ma lecture d’Habibi, je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé. Au contraire, j’ai passé un très bon moment, même si quelques passages me laissent une impression amère. J’en viens à la conclusion étonnante, pour moi, que j’ai pris plaisir à lire une histoire triste. Je ne pensais pas que ce serait possible dans mon cas.

Cette constatation me perturbe au plus haut point parce que mon ressenti est contradictoire. Certes, j’ai bien aimé, mais je ne me sens pas prête pour autant à m’infliger ça à nouveau. Je ne relirai pas Habibi, du moins pas dans l’immédiat, et je n’ai pas envie de réitérer l’expérience d’une lecture aussi difficile non plus.

Cette impression d’entre deux est assez étrange et unique dans ma vie de lectrice. J’ai ouvert une porte vers un panel d’émotions nouvelles. J’ai lu Habibi il y a quasiment deux mois et je n’ai toujours pas statué sur mon ressenti, c’est ce qui m’a décidé à écrire cette chronique sous un angle aussi personnel. J’aimerais en discuter avec toi, savoir ce que tu penses des « lectures tristes », si tu les apprécies et comment tu gères tes émotions.


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Si tu as lu Habibi, ou si tu te retrouves (ou pas !) dans ce que je t’écris, n’hésites pas à venir en parler, ici ou ailleurs. Je suis curieuse de voir comment ça se passe pour toi.

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Habibi de Craig Thompson
Publié aux éditions Casterman (2011 puis 2016), collection Écritures
671 pages – 29 €



 


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