Les accoucheuses : la révolte des femmes


Ayant depuis toujours eu un appétit pour le monde de la gynécologie, j’ai découvert l’automne dernier et avalé avec avidité la série britannique Call the Midwife relatant le parcours de courageuses sages-femmes travaillant dans les faubourgs londoniens dans les années 50. C’est donc avec joie et curiosité que j’ai entamé durant l’hiver la trilogie littéraire Les accoucheuses, par l’autrice québécoise Anne-Marie Sicotte… saga découverte par hasard au détour d’un rayon de librairie. Quelques impressions à chaud, en ce printemps 2018 où je viens d’achever le 3e et dernier tome.

Résumé (sans spoilers) :
« Faubourg Sainte-Anne, Montréal, 1845. En pleine nuit, une sage-femme et sa fille vont accompagner une femme dans sa délivrance. À seize ans, Flavie entreprend ainsi l'apprentissage du métier d'accoucheuse auprès de Léonie, sa mère, qui caresse d'audacieux projets : la fondation d'un refuge pour femmes enceintes démunies et celle d'une école de sages-femmes. Mais la société de l'époque, placée sous le règne tyrannique de la pudeur, est rebutée par ces nouveautés. Les membres du clergé et les médecins, inquiétés dans leur posture dominante, engagent une lutte de pouvoir destinée à écraser ces impertinentes. Mais elles n’ont pas dit leur dernier mot ! »

Le XIXe siècle, période noire de l’Histoire des femmes

« On retourne au Moyen Âge » : c’est l’expression couramment employée lorsqu’on observe un recul des droits humains. Mais cette période de l’Histoire est bien injustement dénigrée, au détriment de ses suivantes et notamment du XIXe siècle. En France, le code civil de 1804 instauré par Napoléon plante le décor : les femmes sont des mineures placées sous l’autorité de leur père ou de leur mari. Le divorce par consentement mutuel, instauré après la Révolution en 1792, est rapidement aboli pour « rendre au mariage toute sa dignité dans l’intérêt de la religion, des mœurs, de la monarchie et de la famille » (Loi du 8 mars 1816). Les révolutionnaires, dans leur grande ouverture d’esprit, ont aussi soigneusement écarté les femmes de toute possibilité de vote. Dès lors, deux profils de femmes se distinguent dans la société : la bourgeoise, bel ornement devant plaire à son mari et tenir le rôle de parfaite mère et maîtresse de maison, et l’ouvrière, poussée hors de sa maison par la révolution industrielle et forcée de travailler 12 heures par jour pour un maigre pécule tout en continuant à soutenir la majorité des charges quotidiennes de son foyer. Terminés le rôle majeur au sein de la famille, la transmission du matrimoine aux enfants et le (petit) droit de parole dans l’espace politique et public : les femmes sont cantonnées – je devrais dire enfermées – dans leur rôle de mère et d’épouse, délicats pots de fleurs que rien ne doit faire dévier de leur chemin… hormis peut-être la piété, seule voie tolérée hors de ce carcan.

Vue sur le faubourg Sainte-Anne, quartier populaire de Montréal où se déroule la majorité de l’intrigue (Wm. Notman & Son, Musée McCord, 1895)


No woman’s land

Aucun doute : le Bas-Canada (actuel Québec), tout comme la France, n’est pas une terre ouverte aux revendications féminines et féministes non plus en ce milieu du XIXe siècle. Le patriarcat est omniprésent à travers les hommes politiques et d’Église, et la nature soi-disant délicate et impressionnable des femmes les enferme dans leur rôle d’épouse et de mère potiche, en particulier les bourgeoises. Dans ce monde hostile, quelques femmes issues des quartiers populaires et dotées de connaissances empiriques sur le corps féminin, transmises par leurs aînées, tentent de lutter contre l’obscurantisme religieux en accompagnant médicalement leurs consœurs à travers les joies et souffrances de l’enfantement. Mais les médecins, issus de la bonne société et gonflés d’orgueil, voient d’un mauvais œil ce qu’il prenne pour des tentatives de vol de clientèle, et tentent de faire taire celles qui revendiquent simplement le droit à la connaissance et au soin le plus élémentaire.


Des femmes entières, sans compromis

Pour ce faire, l’autrice Anne-Marie Sicotte narre l’histoire d’une famille d’ascendance populaire, les Montreuil, à travers les yeux de deux membres féminins : Léonie, sage-femme aguerrie, et sa fille Flavie, accoucheuse en devenir. Chacune possède un caractère bien trempé et une volonté inflexible de faire entendre la voix des femmes. On les accompagne dans leurs aventures, leurs joies et leurs peurs, leurs aspirations aussi qui vont rythmer les trois tomes du roman. De la femme mûre rompue à l’art de l’accouchement qui se bat avant tout pour faire reconnaître son métier à la même hauteur que celui de médecin, à sa fille qui trouve sa place de sage-femme trop étroite pour ses ambitions et qui va tenter de se faire une place au sein même du cercle très fermé et select des médecins montréalais, on parcourt et questionne de nombreuses revendications féministes encore actuelles qui montrent toute la diversité et la multiplicité de ce mouvement d’émancipation.


Les prémices de la médecine moderne

À travers la quête de ces personnages, cette fresque de Montréal au XIXe siècle nous permet d’entrevoir la mise en place des institutions et de techniques médicales que l’on connaît aujourd’hui, dans la ligne droite des sociétés médiévales. Bien qu’existantes, les recherches sont encore timides pour soulager les douleurs des parturientes, se prémunir des maladies de la grossesse et améliorer la salubrité des quartiers populaires : en effet, l’hygiénisme ne prendra son essor que dans la seconde moitié du XIXe siècle, et ce Montréal de 1850 reste encore largement touché par les épidémies de choléra, les nombreuses femmes mourant en couches et les incendies dévastateurs.


Marie-Louise Delachapelle, sage-femme en cheffe de la maternité de Paris, et autrice de Pratique des accouchements (1821), qui posa les bases de l’obstétrique moderne. Dessinée en 1814 par Villain
« De déroutes en succès, aujourd’hui encore, les combats de Léonie et Flavie se perpétuent, portés par des milliers de femmes. »
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« Les accoucheuses » par Anne-Marie Sicotte
Publiées aux éditions Pocket
Trois volumes, 9€30 l’unité



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